Writings about music

 

  La musique ou le passage des interprétations (Pierre Henry Frangne)

  Boris de Schloezer, Introduction à Jean Sebastien Bach (Pierre Henry Frangne)

  L'Espagne rêvée d'Aloysius Bertrand et de Maurice Ravel (Teófilo Sanz)

  La sonate pour piano n°29, op. 106 Hammerklavier de Beethoven (Pierre Froment)

  Les Davidsbündlertänze, op. 6 de Schumann (Pierre Froment)

  Im Abendrot (Michel Wagner)

  Joseph Haydn Les Symphonies n°44 en mi mineur Funèbre, n°53 en ré majeur L'impériale, n°67 en fa majeur et n°85 en si bémol majeur La Reine (Jean Dupart)

  Joseph Haydn Trios pour piano violon et violoncelle (Jean Dupart)

  Echoes of the Battlefields (EN) (Olivier Feignier)

  L'Echo des Batailles (FR) (Olivier Feignier)

  L'ivresse musicale dans La Nouvelle Héloïse de Jean Jacques Rousseau (Teófilo Sanz)

  Jean Cras and his Chamber Music (EN) (Alexis Galpérine)

  Jean Cras et la musique de chambre (FR) (Alexis Galpérine)

  La poésie de l'eau et de la mer, entre la mélodie française et une poétique de l'instrumentation (Teófilo Sanz)

  Daniel Steibelt in 2015, the year of the 250th anniversary of his birth (EN) (Olivier Feignier)

  Daniel Steibelt en 2015, l'année du 250e anniversaire de sa naissance (FR) (Olivier Feignier)

  L'art et la douleur (Jérôme Porée)

  In Memoriam (Pierre Froment)


17. In Memoriam - Pierre Froment.htm In Memoriam

In Memoriam

Pierre Froment

(1937-2016)

[texte prononcé lors des obsèques de Pierre Froment le 3 février 2016]

 

Auckland. Ce nom de lieu était comme une plaisanterie dans la bouche de Pierre, car il m'y voyait professeur d'université aux antipodes, et cet éloignement imaginé aurait pu l'inquiéter que je ne puisse être présent à ses obsèques. Mais je ne suis pas à Auckland.

Auckland. Un nom de lieu comme tant d'autres, mais qui par sa consonance particulière évoquait le lointain, et révélait surtout l'originalité – par un choix inattendu – de la pensée de Pierre.

Nom de pays : le nom, comme écrivait Marcel Proust. La vie de Pierre pourrait s'évoquer comme dans les rêves géographiques de cette troisième partie du Côté de chez Swann : une succession de lieux, où il a grandi, travaillé, rencontré et aimé. En un mot, vécu. Pierre le savait : le lieu est une mémoire. Tous ces lieux, il les a remplis de sa présence, et lui-même en conservait des connaissances étendues qui dénotaient une force d'impression peu commune. La géographie le passionnait. Voyageur curieux, propre à s'abandonner dans la contemplation des paysages les plus sauvages et imposants, ou à soulever tel paradoxe dû à la courbure de l'espace-temps à propos d'un voyage au Canada, il ne méconnaît pas pour autant les lieux qu'il fréquente le plus et qu'il affectionne. Il partage ainsi avec Julien Gracq cette passion de Nantes et des Eaux étroites d'affluents de la Loire.

 

Grandi essentiellement à Paris, Pierre Froment se révèle rapidement un musicien dans l'âme. Il étudie d'abord au conservatoire de Paris, où son parcours est jalonné par cinq premiers prix, avant d'approfondir sa maîtrise du piano auprès d'Alfred Cortot, dont il est l'un des derniers élèves aux sessions de l'Ecole Normale de Musique. Ici encore, ce sont les lieux qu'il a fréquentés et dont il parlait volontiers comme témoins d'un âge d'or : le boulevard Saint-Michel, la Sorbonne, où il vivait, et la rue de Madrid et le quartier du parc Monceau, où il étudiait.

Très rapidement, après des premiers postes à l'Ecole Normale et à Angers, il est nommé professeur au Conservatoire de Rennes. La Bretagne ne lui est cependant pas étrangère : c'est à La Baule, lieu de villégiature propice au repos (et aux bains de mer !), qu'il rencontre Eliane, qui partagera sa vie. Avec Eliane vont se tisser des liens très forts : elle deviendra son assistante au Conservatoire, et il l'accompagnera dans sa mission de chef de chœur et d'organiste à la paroisse Saint-Germain de Rennes.

Au Conservatoire, durant toutes ses années d'enseignement, Pierre forme une pléthore d'élèves, pianistes ou organistes aujourd'hui réputés, toujours talentueux : Vanessa Wagner, Romain Hervé, Christophe Guéméné, Vincent Dubois, Loïc Mallié ou Véronique Le Guen, pour n'en citer que quelques uns. Faisant, dans la lignée de son maître, un usage personnel d'un langage très métaphorique pour approcher et expliquer la musique, il montre aussi de rares qualités humaines de bienveillance et d'encouragement artistique : beaucoup d'élèves deviennent ensuite des amis qu'il revoit au gré des voyages et des événements de la vie.

Il ne faut pas oublier les concerts, qui sont autant de témoins de son art de la transmission, donnés dans toute l'Europe, en particulier en Allemagne où il est régulièrement invité. Son amour du répertoire romantique lui fait trouver en Beethoven, Schumann ou Brahms des confidents d'élection, qu'il s'attache à faire comprendre au plus grand nombre, avec dévouement et humilité.

« Elle avait le feu sacré pour la musique ». De Pierre, qui disait cela à propos d'Eliane, on pourrait en dire autant. Harmoniste raffiné, il pratique aussi l'orgue à Saint-Germain, improvisant en un style élégant et racé, toujours avec une modestie policée qui ne réussit toutefois pas à dissimuler sa grande maîtrise des lois de l'écriture. Et ainsi, durant plus de trente ans, avec sa femme, ils œuvreront de concert au service liturgique avec foi et ferveur.

En 2008, la mort d'Eliane fut un choc terrible. Malgré tout, il a maintenu la volonté de terminer des projets d'enregistrement initiés par sa femme, de prolonger aussi sa mémoire en poursuivant ses activités musicales. Mais la maladie fut la plus forte : le 31 janvier dernier, il s'éteint en cette vie pour rejoindre auprès de Dieu sa femme tant aimée.

 

Pierre, vous avez choisi pour aujourd'hui un programme musical qui reflète à la fois votre parcours artistique et spirituel. Comme le psalmiste, vous avez choisi de demander : Qui me donnera des ailes, comme à la colombe ? je m'envolerai et me reposerai… " (Ps. 54, v. 7). Toute votre vie terrestre, vous l'avez édifiée avec Eliane sur les ailes du chant :

Auf Flügeln des Gesanges,

Herzliebchen, trag ich dich fort,

avait écrit ce poète éternellement en exil sur terre. Maintenant, reposez-vous et allez en paix, car aujourd'hui : "Mon joug est suave et mon fardeau léger." (Mat. XI, 30)                    

                                                                                                                                                                                                           

Guillaume Le Dréau
Compositeur et musicologue

Organiste à la cathédrale de Rennes

 

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